Les libristes et la gratuité en 2020 (mais il y en a un peu plus, je vous le mets quand même)

Texte proposé par : Laurent Costy, Vice-président de l'April
Illustration : Lorette1

Le texte qui va suivre emploie régulièrement le mot « libriste ». Il s'agit ici de parler de personnes convaincues que, dans le champ de l'informatique, l'usage de logiciels libres est meilleur pour la société.
Le terme « libriste » utilisé ci-après pourrait laisser penser à une catégorie homogène, à un ensemble de personnes unies dans une communion de pensées convergentes et magnifiques. Bien sûr il n'en est rien et la mouvance libriste — ainsi que ceux et celles qui ne s'en revendiquent pas mais qui pourraient y prétendre —, comme toute catégorie, est hétérogène et l'emploi du terme dans la suite du texte a pour seule vocation de simplifier la lecture et de donner des tendances probablement dominantes2.

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Depuis les premières heures du logiciel libre dans le milieu des années 1980, le rapport à la gratuité, en particulier en ce qui concerne les biens immatériels, a évolué. Celles et ceux qui ont connu l'âge d'or des DVD se souviendront sans doute de la petite vidéo épileptique et agressive qui se lançait automatiquement et qui se concluait en assénant sur un ton culpabilisant « Copier, c'est voler ! ». Tout énervé que vous étiez d'avoir tenté de passer cette petite leçon de morale en sautant le chapitre (ce qui n'était généralement pas possible), vous vous interrogiez alors quant à la pertinence d'un tel message pour un DVD que vous aviez acheté, d'autant qu'une personne qui aurait illégalement téléchargé le film n'aurait vraisemblablement pas eu le droit à cette punition !
Cet exemple montre la difficulté qu'il a pu y avoir à transformer l'économie pour passer du monde physique au virtuel.
Le premier réflexe des industries du divertissement a été de vouloir transposer leur mode de fonctionnement organisé autour de supports physiques qui recevaient les œuvres de l'esprit. Ainsi, alors que les techniques peer-to-peer ou l'augmentation des capacités de transmission telles l'ADSL puis la fibre, rendaient le support physique chaque jour moins pertinent pour la circulation des œuvres, le choix a été fait de procéder à cette analogie douteuse et moquée plus tard sur un plan mathématique. En effet, si, dans le monde physique, voler une bicyclette à son propriétaire lui soustrait effectivement le bien, dans le monde informatique copier une œuvre la multiplie sans en priver la personne qui l'avait au départ. Nina Paley a magnifiquement illustré cette incohérence par une animation d'une minute sur ce sujet. Cette vidéo est de surcroît distribuée sous licence Creative Commons, ce qui autorise donc, de fait, à la redistribuer en citant son auteur.
Autre entreprise qui a très bien compris, à l'époque, l'intérêt de transposer la logique du monde matériel au monde informatique : Microsoft. En « revendant » pratiquement à l'infini son système d'exploitation développé une fois, cette entreprise a dépassé en valeur les plus grandes firmes dont la lucrativité reposait sur des biens matériels. Là où le boulanger doit préalablement acheter les matières premières pour fabriquer puis vendre son pain, le vendeur de logiciel, dès lors que le produit est fini, n'a plus de charges spécifiques à la vente de chaque unité (outre respectivement les frais fixes et la recherche et développement). Microsoft a su instaurer une rente et la maximiser dans le temps en se plaçant en situation de monopole.

Avec ces exemples, on voit bien que transposer nos logiques commerciales déployées dans un monde physique à un monde virtuel n'est pas pertinent ou mène à des excès.

Par ailleurs, ce dernier exemple n'a pas été choisi au hasard puisque c'est finalement Microsoft qui a contribué fortement à la cristallisation d'une communauté libriste. Cette entreprise représentait à l'époque la cible principale pour, d'une part, les personnes qui avaient déjà appréhendé les enjeux d'une informatique libre mais aussi pour celles qui voyaient là une occasion de dénoncer les bénéfices colossaux engrangés et lutter contre le capitalisme. Ces deux approches concomitantes, parfois mêlées, ont sans doute contribué à rendre confus le rapport entre logiciel libre, la gratuité et, subsidiairement, la dénonciation du capitalisme néolibéral et ses excès.

Sur ce dernier point, il convient de revenir un instant sur les origines d'une grande majorité d'informaticiens et de libristes, en particulier avant même l’avènement de l'informatique grand public. Un bon moyen d'appréhender les tendances sous-jacentes au monde informatique est de lire le livre de Fred Turner Aux sources de l’utopie numérique. De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand un homme d’influence. De manière extrêmement bien documentée, l'auteur montre une origine libertarienne3 pour beaucoup d'informaticiens (on ne déclinera pas le féminin de ce terme ici étant donnée la prédominance, à l'origine, de « mâles blancs issus de milieux aisés »). Il montre comment de nombreuses personnes déçues par l'avenir radieux que proposaient les communautés aux États-Unis dans les années 60 et 70, se sont orientées vers cet Eldorado naissant et en friche qu'était l'univers informatique. Tout était ouvert ou presque et la liberté (valeur centrale pour les libristes, cela va de soi) pouvait s'exprimer dans cet espace où peu de règles contraignaient le quotidien. Ce détour par les origines — origines qu'il convient une nouvelle fois de relativiser et qui est d'abord là pour expliciter des tendances — peut permettre de lire la réaction et la posture du monde libriste face au monopole de Microsoft Windows comme une lutte contre la limitation des libertés dans l'univers informatique mais aussi, indirectement, contre l'excès de richesses dans le monde réel qui permettait de contraindre les autres et d'imposer un cadre.

L'une des préoccupations des libristes a été de se battre pour expliquer qu'il n'existe pas de liens entre gratuité et logiciel libre. Pour exemple, dans la majeure partie des conférences données par l'April, ce point est inlassablement rappelé. De surcroît, l'intervenant est souvent contraint d'expliciter la confusion entretenue par le terme anglais free (qui peut avoir la signification gratuit ou libre en fonction du contexte ; d'où la nécessité de préciser parfois en anglais le sens que l'on souhaite lui donner et la désormais célèbre formule, dans le monde libriste, de Richard Stallman Think free as in free speech, not free beer). Ceci alors même que notre langue possède deux termes qui distinguent clairement le libre du gratuit.

Le libriste n'est donc certainement pas celui qui veut s'affranchir de l'argent. Il considère par exemple que la licence Creative Commons avec la clause NC (Non Commercial) ne fait pas de cette licence une licence libre. Il préfère laisser la possibilité d'utiliser sa production dans un cadre commercial et ne met jamais cette clause lorsqu'il distribue une production. Le libriste n'est pas non plus le vilain que l'on assimile au « pirate »4 qui télécharge illégalement et qui souhaite ne rien payer. Au contraire, il défend la juste rétribution. Dès le début de son existence, l'April s'est bien souciée de cette question et l'une de ses actions a été de recenser les modèles économiques qui pouvaient exister autour du libre. L'exemple récent du développement du logiciel libre Bénévalibre illustre ce souci de la juste rétribution et de la volonté de rendre l'usage le plus accessible possible. La gratuité y contribue. Ainsi, au sein du collectif dont le besoin commun était la valorisation du bénévolat, des ressources financières ont été collectées pour rétribuer la société coopérative d'intérêt collectif qui avait été identifiée pour le développement. Une fois le travail produit, le logiciel est gratuit à l'usage et les développeurs ont été payés pour leur travail.

Le monde du libre a mis du temps pour prendre conscience qu'il y avait une distorsion entre ce qu'il proposait et la manière dont cela était reçu : alors qu'il promettait une informatique libre, c'est l'argument de gratuité qui était majoritairement entendu, entre autres pour la raison explicitée plus haut. Devant l'immense besoin d'accompagnement technique et de formation devenues nécessaires face un changement du rapport au logiciel5, la communauté libriste, relativement petite, a peiné à répondre aux attentes, occupée qu'elle était par ailleurs à défendre le logiciel libre qui subissait des attaques sur le plan législatif.

Si c'est gratuit (en apparence), c'est vous le produit (ou pas).
Le rapport à la gratuité a beaucoup évolué ces deux dernières décennies.

Les solutions ont mûri et des succès libres planétaires tel VLC6, pour n'en citer qu'un, sont devenus incontournables.
Alors que dans ses premières heures, le logiciel libre a souffert du biais cognitif (entretenu pour partie par un manque d'accompagnement) « gratuit ou pas cher égale moins bonne qualité », cette gratuité, qui aurait pu devenir un atout puisque les logiciels libres étaient désormais plus mûrs, plus stables et capables de répondre à la majeure partie des usages, a été polluée par la gratuité perverse et malsaine des GAFAM 7. Là où la gratuité d'usage souvent offerte par les logiciels libres est sincère, les GAFAM l'utilisent comme un appât pour mieux enfermer l'utilisateur et traire alors ses données pour un profit toujours plus grand. Il est donc vital et essentiel de distinguer systématiquement ces deux types de gratuité !

Pour vous aider, voici une liste d'alternatives, certes pas aussi punchline que l'incomplet « si c'est gratuit, c'est vous le produit » (quoique) :
Si c'est gratuit et libre, ce n'est pas vous le produit
Si c'est gratuit et libre, je fais un don
Si c'est gratuit et libre, c'est bon pour la planète
Si c'est gratuit à l'usage, je lis les CGU8
Si c'est gratuit à l'usage, je cherche le modèle économique
Si c'est gratuit à l'usage et que je donne pleins d'infos sur moi, rouloulou, méfiance méfiance ! (Il y a baleine sous graviers)
Si c'est gratuit à l'usage, où sont stockées mes données ?
Si c'est gratuit à l'usage, il y a eu néanmoins un travail produit
Gratuité GAFAM, je donne mon âme au diable !
Gratuité GAFAM, je le paierai plus tard au 42tuple.
Gratuité GAFAM, tu me tiens par la barbichette
Gratuité GAFAM, vos silos sont nos données
Gratuité GAFAM, refroidissement social
Service Startup payant, je reste méfiant !
Vous aurez sans doute d'autres formules meilleures que celles ci-dessus : n'hésitez pas, lâchez-vous sur Mastodon avec le mot-dièse #CVPoP, «C'est Vous le Produit (ou Pas)».

Les combats libristes ne sont plus les mêmes qu'à leurs débuts : il n'y a plus cette pensée dominante qui désignait Microsoft comme le seul grand méchant à abattre. Les « cibles » se sont diversifiées. Désormais, les GAFAM sont devenus plus « gris » en apparence. Ils ont intégré dans leur modèle économique les logiciels libres. Dans leur milieu, on dit Open Source pour ne pas faire peur et pour montrer que l'on ne s'intéresse qu'à l'aspect technique et certainement pas politique, entre autres pour améliorer leur image. Ils sont désormais tournés vers l'Intelligence Artificielle et le traitement du big data pour maximiser toujours plus leurs profits et consolider un pouvoir qui ne cesse de s'accroître par rapport aux États (pour s'en convaincre, voir les investissements respectifs des GAFAM pour faire du lobbying auprès de la Commission européenne).9

Là où l'enjeu des premiers combats libristes pouvait être perçu comme anticapitaliste, les révélations d'Edward Snowden quant à la réalité de la surveillance généralisée ou le scandale Cambridge Analytica ont démontré un danger fort et réel pour nos démocraties.
Le combat pour une informatique libre est donc loin d'être terminé. Le logiciel libre est une condition nécessaire (mais non suffisante) pour une informatique respectueuse des utilisatrices et utilisateurs. Il est une condition de l'émancipation des citoyennes et citoyens et la pièce maîtresse d'une décentralisation d'Internet inéluctable si l'on souhaite préserver nos démocraties.

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