Réglement de compte entre GAFAM, entreprises ou acteurs de pouvoir - Décryptualité du 04 février 2019

Christian - Nolwenn - Nico - Luc

Titre : Décryptualité du 04 février 2019 - Règlement de compte entre GAFAM, s'agit-il encore d'entreprises ou doit-on les considérer comme des acteurs de pouvoir ?
Intervenants : Christian - Nolwenn - Nico - Luc
Lieu : April - Studio d'enregistrement
Date : 04 février 2019
Durée : 13 min
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Revue de presse pour la semaine 5 de l'année 2019
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : A colored Emoji from Phantom Open Emoji, Wikimedia Commons - Licence Creative Commons 3.0 Unported.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Apple a temporairement révoqué les certificats de Facebook et de Google, mécontent d'une application de collecte de données sur d'utilisateurs. Assiste-t-on à un conflit entre entreprises ou bien, compte tenu de l'importance financière et de l'enfermement des utilisateurs, devrait-on les considérer comme des acteurs de pouvoir ?

Transcription

Luc : Décryptualité.

Voix off de Nico : Le podcast qui décrypte l’actualité des libertés numériques.

Luc : Semaine 5. Salut Christian.

Christian : Salut Nico.

Nico : Salut Nolwenn.

Nolwenn : Salut Luc.

Luc : Pas de Manu cette semaine, pas de Mag non plus. C’est la semaine 5 et au sommaire, qu’est-ce qu’on a ?

Christian : Plein d’articles. ZDNet France, « Du Libre pour fêter les 50 ans des premiers humains sur la Lune », par Thierry Noisette.

Luc : C’est un article qui fait une liste de logiciels libres qui permettent d’explorer l’espace et ce genre de choses, un peu dans la thématique des 50 ans des premiers pas sur la lune.

Christian : ZDNet France, « Firefox doit-il rejoindre le navire Chrome, comme le soutient un cadre de Microsoft ? »

Luc : Microsoft a récupéré pour son navigateur le même moteur que Chrome ; ils voudraient embarquer tout le monde dans la même galère, donc la question est posée.

Christian : Le Monde.fr, « Grand débat en ligne et démocratie : l’analyse et la transparence des données en question ? », par Claire Legros.

Luc : Un article qui revient sur le grand débat fortement critiqué, qui explique à quel point ça ne fonctionne pas bien et il fait un petit tour d’horizon des moyens disponibles pour la démocratie directe.

Christian : Numerama, « Apple vs Facebook et Google : pour défendre sa doctrine, Tim Cook a-t-il raison de sortir les armes ? », par Victoria Castro.

Luc : Ça sera notre sujet du jour en partie. On ne va pas s’étendre dessus, mais en gros Apple a sorti ses gros muscles, cassé la gueule à tout le monde et ensuite ils ont discuté. On reviendra en détail dessus.

Christian : internet ACTU.net, « Des effets des outils sur nos pratiques : pourquoi les médecins détestent-ils leurs ordinateurs ? », par Claire Richard.

Nolwenn : C’est une tribune, en fait, qui est parue dans The New Yorker, si je ne me trompe pas, écrite par le journaliste et chirurgien Atul Gawande qui revient sur, justement, l’utilisation des outils informatiques dans le cadre médical, donc tout ce qui va être des outils comme ceux qu’on connaît, Doctolib par exemple, et pourquoi est-ce que n’est pas forcément une solution idéale quand on est médecin et qu’on veut s’occuper correctement de ses patients.

Christian : Le Monde.fr, « L’irrésistible ascension du lecteur vidéo "VLC", une révolution française », par Corentin Lamy.

Luc : VLC qui est le lecteur de médias qui fait tout et plus. Il vient de dépasser les quoi ? Deux milliards, c’est ça, d’utilisateurs ? Bravo !

Christian : Bravo ! Bravo ! Usbek & Rica, « Et si le monde numérique devenait vraiment "libre" ? », par Chrystèle Bazin.

Luc : Un sujet très intéressant je trouve, qui questionne le logiciel libre en disant qu’il est trop centré sur les geeks, qu’il est trop centré sur le fait que le code soit disponible et qu’au final il n’arrive pas à sortir de ce milieu-là, à emmener du monde avec lui et à construire une dynamique qui dépasse son périmètre actuel.

Christian : De vraies questions très intéressantes dans tous ces articles cette semaine à nouveau.

Luc : C’est une sélection de Manu donc forcement c’est bien !

[Grognement]

Luc : On sent que je suis hypocrite, c’est ça ?

Nolwenn : Non, mais les absents ont toujours tort.

Christian : Et donc ? Et donc ?

Luc : On voulait revenir cette semaine sur Apple, Facebook et Google, gros clash entre les GAFAM. C’est un sujet d’actualité.

Christian : Qu’est-ce qui s’est passé ?

Luc : Qu’est-ce qui s’est passé ?

Christian : Ils sont potes normalement ?

Nico : Oui, mais là pas vraiment, en fait. Facebook a un peu abusé de ses pouvoirs sur une de leurs applications qui s’est mise à espionner un peu trop les gens.

Luc : Ils n’ont pas abusé parce qu’ils ont proposé ça !

Christian : Ils donnaient de l’argent, non ?

Nico : Il y a vraiment beaucoup de scandale là-dessus et Apple n’a pas du tout apprécié les applications de Facebook qui faisaient ça, donc et ils ont tout annulé.

Luc : Les applications en question, Google a fait la même donc eux aussi ont été coupés. En gros, l’application c’est : en premier Facebook est allé voir des gens en leur disant « si vous avez entre 20 et 35 ans on vous propose 20 dollars par mois pour vous surveiller tout le temps. Donc on va installer un logiciel sur votre téléphone et on va récolter toutes vos données, etc. », vraiment une surveillance extrêmement étroite. Pourquoi Apple a réagi là-dessus ?

Nico : Parce que Apple, eux se placent comme des grands défenseurs de la vie privée des gens, donc ils n’ont pas apprécié que les données de leurs utilisateurs se retrouvent dans les griffes de Facebook. Ils ont dit : « Vous avez violé nos conditions générales d’utilisation donc on vous radie complètement » et là ils ont été plus loin. D’habitude ils aiment bien supprimer les applications et là ils ont carrément supprimé le certificat de Facebook, c’est-à-dire que Facebook n’avait plus accès du tout à l’Apple Store et donc ne pouvait plus mettre à jour, ne pouvait plus proposer de nouvelles applications.

Luc : Il y avait même des fonctions qui ne marchaient plus. C’est-à-dire que les fonctions de messagerie de Facebook ne fonctionnaient plus. Les gens ne pouvaient même plus échanger et se sont retrouvés du jour au lendemain avec des applis Facebook sur iOS qui ne marchaient plus, en tout cas qui ne permettaient plus notamment de dialoguer, toute une série d’autres choses qui ne fonctionnaient pas.

Christian : Du coup aux États-Unis, il y a beaucoup de gens qui ont un iPhone ?

Nico : Malheureusement c’est la majorité des Américains.

Luc : À peu près la moitié.

Nico : La moitié utilise des iPhones et des Apple en général.

Christian : Ça fait beaucoup !

Nico : C’est vraiment l’arme de destruction massive qu’ils ont sortie cette fois-ci.

Luc : Google a fait le même genre d’appli que Facebook, ils ont sorti ça au même moment et ils se sont également fait tacler par Apple. L’article qui parle de ça est assez intéressant parce qu’il fait un parallèle entre la guerre froide et cette situation-là. Il compare le fait de tout couper – c’est quand même bien violent de dire je te dégage de tout mon écosystème de téléphone et autre – à l’utilisation de la bombe atomique, en disant on peut l’utiliser mais pas trop. Ça n’a pas duré très longtemps, une journée, après ils ont négocié. En même temps, si on ne l’utilise pas et qu’on ne montre pas qu’on en est capable, du coup ça ne fait peur à personne.

Christian : On sait bien que c’est juste un coup de com' pour mieux négocier.

Luc : Effectivement. Sur cette question la protection des données par Apple, il y a un certain nombre de gens qui disent que Apple…

[Toux insistante de Nolwenn]

Luc : Il y a un certain nombre de gens qui disent que Apple c’est finalement le bon choix et c’est ce qu’il y a de plus raisonnable et de plus disponible pour protéger ses données.

Christian : On ne va pas re-citer le nombre d’affaires qu’il y a eues avec Apple, des affaires de censure de la part d’Apple.

Luc : Ça, ça protège ; la censure n’est pas une question de données personnelles.

Christian : Oui, c’est le droit d’expression effectivement.

Nolwenn : Ça va être, par exemple, quand le FBI avait attaqué Apple pour pouvoir déverrouiller un smartphone parce que le FBI n’arrivait pas à déverrouiller un smartphone dans le cadre d’une enquête et il avait demandé à Apple « aidez-nous à le déverrouiller » et Apple a dit « non ».

Nico : Après Apple est quand même le seul qui a un business modèle qui n’est pas fondé sur la pub et la revente des données. Ils vendent leur matériel tellement cher qu’ils n’ont pas besoin de revente de données pour être rentables. C’est vrai que la différence par rapport aux autres GAFAM c’est qu’ils n’ont aucun intérêt à l’espionnage des utilisateurs et à collecter des données par rapport à a du Google, Facebook ou autres.

Luc : Oui, mais ils n’ont pas les fesses tout à fait propres, d’une part parce qu’ils ont collaboré et ils étaient obligés de le faire avec la NSA comme tous les autres. C’est notamment suite aux déclarations de Snowden qu’ils ont pris ce positionnement en disant nous on ne vous donnera pas les données, etc.

Nico : De mémoire c’est même le premier qui soit tombé dans les filets de la NSA.

Luc : Non, je crois que c’est Microsoft qui est arrivé en accourant en disant « nous on est supers partants ». Mais en tout cas ils ont participé. Après ça il y a d’autres affaires que j’ai vues, notamment sur leurs services hébergés, où il y avait un truc qui moi me choque terriblement où les gens qui mettaient de la musique dans leur cloud personnel fourni par Apple, si leur musique était dans le format Apple tout se passait bien, si c’était un autre format, la musique était ré-encodée dans le format de compression plus dégueulasse. Ça veut dire que Apple, sciemment, et ils ont des ressources pour ça, dégradait la qualité de la musique des gens et dégageait toutes les métadonnées. Ce qui fait qu’en gros ils dégradaient la musique qui avait le malheur de ne pas être dans leur format à eux.

Nolwenn : C’est sympa pour les artistes qui font eux-mêmes leurs propres chansons et essayent de mettre ça.

Luc : Oui. Et puis c’est sympa pour toi aussi. Quand tu dis : « On est là pour protéger les données personnelles des gens », si tu commences par défoncer leur musique, je n’appelle pas ça vraiment du respect. J’avais vu aussi un autre cas qui n’est pas prouvé parce que c’était difficile à faire, d’un scénariste américain qui envoyait son scénario à des gens pour relecture, etc., par des services de messagerie de mails d’Apple et un certain nombre de mails se perdaient. Dans son scénario il y avait des mots crus, il y avait des trucs pas terribles et il dit, mais ce n’est qu’un témoignage puisque ce n’est pas prouvable, qu’il a fait des tests avec un pote journaliste à lui, qu’ils ont mis des mots clefs typiques de la pornographie dans des échanges qui n’étaient pas pornographiques et effectivement les messages n’arrivaient plus. Dès lors que l’affaire est devenue un petit peu publique, ces évènements, semble-t-il, ont cessé d’exister.

Christian : On connaît aussi les affaires précédentes de censure d’applications. Donc on voit qu’un grand système comme Apple a beaucoup de pouvoirs. Est-ce qu’il n’a pas trop de pouvoirs ?

Nico : Ça dépend de comment on le considère en fait. Le problème c'est que les gens vont le voir comme une entreprise privée qui fait ce qu'elle a envie. On ne peut pas reprocher à une entreprise d’avoir une certaine vision du monde et du coup d’orienter ses choix technologiques ou fonctionnels par rapport à ce qu’elle a envie. En l’occurrence, là, censurer tout ce qui va être pornographique ou contraire à des chartes d’éthique assez draconiennes.
Mais si on les considère comme des États ou comme des choses en tout cas équivalentes d’un État, qui commencent à toucher des milliards de personnes avec des moyens de communication qui passent obligatoirement par eux, eh bien on est plus proche d’un service public, en tout cas de quelque chose qui dépasse complètement le cadre d’une entreprise. Et là ils ont des pouvoirs qui deviennent vraiment dangereux.

Christian : On sait qu’ils ont, du point de vue financement, des milliards et des milliards de dollars, c’est l’équivalent du budget de beaucoup d’États sur la planète. On sait aussi que les chefs des GAFAM discutent directement avec les États, ils sont même reçus à Élysée ou à Versailles.

Luc : Oui. Et on l’avait évoqué il y a quelques semaines quand la CNIL a mis les 50 millions d’amende à Google récemment, le soir même l’Élysée twittait en disant Google a formé 300 000 français au numérique. À priori c’est une coïncidence puisque l’État avait reçu toute une série de grosses boîtes et donc ce n’est probablement lié, enfin, en gros, ce n’était pas un désaveu de ce que la CNIL avait fait, mais c’est quand même, d’une certaine façon, un aveu d’échec. C’est-à-dire que quand on est l’État on est censé avoir l’Éducation nationale, donc si on se dit c’est Google qui a formé 300 000 personnes, ça veut dire 300 0000 personnes qui n’ont pas été formées par l’Éducation nationale.

Christian : Belle contradiction !

Luc : Et on a l’État qui achète des licences à Microsoft Irlande avec des systèmes d’enfermement, etc.

Nico : Et ils n’ont pas le choix quand ils passent des accords avec Microsoft. Pour l’Éducation nationale, Microsoft leur a imposé de faire de l’évasion fiscale avec l'Irlande.

Christian : Et rappelons le contrat Open Bar aussi qui passe plusieurs millions de dollars en Irlande !

Luc : C’est sûr. On a effectivement des GAFAM qu’on considère comme des entreprises, mais on devrait peut-être plutôt les considérer comme des acteurs de pouvoir et des acteurs de pouvoir internationaux, qui sont différents des États parce qu’ils sont sur plein de pays différents en même temps, c’est très transversal. Ils ont des budgets très importants et il y a d’autres domaines. Il y a la fondation Melinda et Bill Gates qui donne de l’argent pour le développement, en le plaçant à droite, à gauche.

Christian : Comme beaucoup d’entreprises, de fondations sauf qu’eux…

Luc : Sauf qu’ils ont tellement d’argent qu’aujourd’hui, dans le domaine du développement, etc., eh bien ce sont eux qui donnent le pognon, donc au final les associations vont faire des politiques qui sont compatibles avec ce que veut la fondation. Donc au final, la politique de développement international devient dirigée et décidée par une fondation de la fondation de Bill Gates.

Christian : Alors ce sont des influenceurs, mais avec une dimension tellement énorme que du coup ce sont,,, ?

Luc : Pour moi ce sont des acteurs politiques. Pour moi le terme d'« influenceur » est un buzzword, je préfère plutôt l’éviter. Mais ce sont des acteurs politiques qui ont vrai poids sur la façon dont les choses se passent. Le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, ça fait un bout de temps qu’on dit qu’il veut se présenter aux présidentielles des États-Unis.

Nico : Et puis on voit bien qu’il s’en fout ! Quand il est convoqué devant le Sénat ou autre, il fait son petit jeu à lui et il n’en a rien à foutre des conséquences. Il sait que d’un claquement de doigts il peut, de toute façon, changer le court des choses, donc il s’en fout et il en rigole.

Luc : Du coup à continuer à parler d’eux comme des entreprises et non pas comme des institutions de pouvoir, c’est assez dangereux. Je trouve assez symptomatique qu’en Chine, par exemple, qui est l’empire concurrent et la puissance internationale qu'on confronte aux États-Unis, ils ont leur propre réseau, ils n’ont pas laissé entrer tous ces réseaux-là parce que c’est un enjeu de pouvoir énorme. Ce qui veut dire aussi que par rapport à toutes les ambitions et tous les thèmes de régulation du numérique qui sont très à la mode ces temps-ci, ça passera très probablement par les GAFAM. De la façon dont je vois les choses, il va y avoir des sortes d’intégration des GAFAM comme une extension de systèmes de pouvoir.

Nico : De toute façon, on voit aujourd’hui que tous les systèmes régulés ancestraux on va dire, la poste, le courrier papier et autres

Luc : Le téléphone.

Nico : Le téléphone, il y a des lois aujourd’hui qui les régulent en France. Par contre aujourd’hui, tout le monde passe des systèmes qui ne font plus ceux-là ; ça va être WhatsApp, ça va être Facebook, ça va être Google+ même si c’est à mourir, du coup ils échappent complètement aux lois. Ce sont eux qui vont imposer les lois et les politiques des États vont sûrement imposer de passer par les GAFAM qui eux vont avoir les moyens de contrôle ou autre. On aura de moins en moins la possibilité d’utiliser des systèmes tiers ou les vrais systèmes qui fonctionnement hors GAFAM.

Christian : On pourrait citer comme solution alternative le logiciel libre, mais on s’aperçoit aussi que les acteurs des GAFAM s’immiscent dans le monde du Libre, disent qu’ils font de l’open source, mettent beaucoup d’argent. Donc va-t-il encore rester de la place pour de la vraie liberté ? Suspense !

Nolwenn : Quelque part, le fait de mettre de l’argent quand on a les moyens c’est aussi un moyen de contrôler la concurrence. Le fait que dans le monde du Libre souvent ce sont des gens qui sont bénévoles, qui font ça sur leur temps libre, ça peut aussi les inciter à tiens ! Voir que Microsoft est intéressé par ce qu’ils sont en train de développer, eh bien oui on va accepter un peu d’argent et, comme ça, on va pouvoir prendre plus de temps pour pouvoir le faire, voire, peut-être, démissionner de son propre travail à ce moment-là, pour pouvoir continuer et se faire plus ou moins acheter sans le vouloir.

Luc : OK. Eh bien voilà, maintenant on va aller tous pleurer sur nos sorts. On se retrouve la semaine si on a survécu.

Christian : Salut.

Nico : Salut.

Nolwenn : Salut.