DRM dans Firefox, annonce d'une défaite

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La fondation Mozilla a annoncé le 14 mai 2014 qu'elle passait un accord avec Adobe pour intégrer les DRM dans le logiciel libre Firefox qu'elle édite. Cette décision découle de l'intégration de DRM directement dans HTML5 et signe un net recul d'une informatique libre.

Les DRM (pour Digital Rights Management, dispositifs de contrôle d'usage) sont des dispositifs qui ont pour but de contrôler l'accès aux œuvres numériques et l'usage qui en est fait, ils font partie des quatre dangers pour le logiciel libre et ont fait l'objet en avril dernier d'une journée internationale contre eux. L'arrivée des DRM dans HTML5 était une vraie mauvaise nouvelle, déjà annoncée par Tim Berners Lee il y a plusieurs mois et c'est avec regret que l'on constate que cette trahison des principes du logiciel libre et de l'universalité d'Internet se répand, y compris au sein d'un logiciel libre majeur comme Firefox.

La Free Software Foundation (FSF) appelle au retrait de l'intégration des DRM dans Firefox. La FSF argue d'une part que les pertes de part de marché que Mozilla évoque pour justifier sa décision ne sont accompagnées d'aucune preuve et d'autre part qu'il est difficilement compréhensible de voir Firefox annoncer prendre cette décision à contrecœur tout en se réjouissant du partenariat avec Adobe, un adversaire farouche du logiciel libre.

L'objet n'est pas mettre en cause la bonne foi de Mozilla sur le risque de perdre des parts de marché, leur compétence à faire vivre et développer un logiciel grand public n'est plus à démontrer. Mais si ces craintes sont fondées, le problème ne vient pas de Mozilla mais du W3C qui a introduit le ver dans le fruit.

On peut toutefois prendre acte de l'ordre des priorités de Mozilla : son communiqué de presse s'intitule Trouver l’équilibre entre DRM et satisfaction des utilisateurs, leurs libertés passent donc au mieux au troisième plan. La volonté de Mozilla d'implémenter la norme EME (Extended Media Extension, visant au contrôle de lecture des médias) du W3C (World Wide Web Consortium) en « offrant aux utilisateurs un maximum de contrôle et de transparence » ne change pas grand-chose, et cette hiérarchisation des priorités est contraire aux principes du logiciel libre.

Certes oui, pour la masse des utilisateurs, leur liberté est une priorité assez basse, mais quelle est alors la limite ? Qu'est-ce qui distingue Firefox des autres navigateurs s'il rentre dans un système d'enchères descendantes sur la question des libertés ? L'un des points également inquiétant est que cette évolution du web signe le renforcement d'une informatique oligarchique, le développement des DRM permettant de distinguer entre ceux qui ont les moyens de payer les logiciels, systèmes, que les revendeurs de DRM exigent et les autres, qui sont alors exclus d'une part toujours croissante d'Internet. Le fournisseur de DRM choisi, Adobe, n'étant pas connu pour sa volonté de supporter tous les systèmes sans discrimination, on peut craindre que ce module soit disponible uniquement sur certaines versions de GNU/Linux, uniquement pour certaines architectures majoritaires (x86, ARM), au détriment des autres plate-formes et systèmes d'exploitation, ce qui est à l'opposé de la portabilité qu'offre le logiciel libre.

On peut également retourner la question de la responsabilité aux communautés libristes. La pérennité de Firefox dépend de sa capacité à conserver une part de marché suffisante pour que Google continue à financer le logiciel. Peut-on légitimement se plaindre de la politique de Firefox si on n'y contribue pas d'une façon ou d'une autre ? Certes, il y a beaucoup de sujets importants et pas assez de libristes.

Cette défaite a donc un goût particulièrement amer parce que Firefox, le géant de l'informatique libre grand public, a trébuché et que cela démontre les limites des capacités du Libre. Amertume également en constatant que Tim Berners Lee, ce héros de l'Internet, a justifié la trahison consistant à accepter des modules privateurs dans ce qui était par essence ouvert. Cette affaire nous démontre que la seule bonne volonté de quelques responsables de projet n'est le gage de rien. Cette actualité démontre que l'idéal du logiciel libre demeure un objectif toujours aussi ambitieux et nécessaire. Nous devons prendre en main notre informatique en la considérant dans son ensemble, du matériel, jusqu'aux données et de refuser l'ordre disciplinaire d'une informatique de surveillance et de contrôle social qui aspire aujourd'hui le W3C et Mozilla à sa suite.